Intervenant, ce lundi, lors d’un dialogue de haut niveau organisé par le Cajust (Citoyens actifs pour la justice sociale), l’économiste Ndongo Samba Sylla a livré un diagnostic sans concession sur la situation financière du Sénégal. À travers un exposé pédagogique des mécanismes monétaires, il a mis en garde contre le piège de la dette contractée en devises étrangères.
Dans son exposé, Ndongo Samba Sylla relève un principe fondamental trop souvent occulté dans le débat public : une dette contractée en monnaie étrangère doit être impérativement remboursée dans cette même monnaie. « Ce qu’il faut comprendre, c’est que la dette en dollars et en euros se paie en dollars et en euros », a-t-il rappelé.
Par exemple, ajoute M. Sylla pour étayer ses propos : « si on doit payer 100 dollars de dette, et que le gouvernement a la capacité de mobiliser 200 milliards CFA, il faudra convertir une partie de ces 200 milliards en dollars et en euros pour pouvoir payer la dette en monnaie étrangère. Si dans notre système financier, on n’a pas 100 dollars, même si on mobilise 1 000 milliards CFA, on ne va pas pouvoir payer ».
À l’en croire, la capacité réelle d’un pays à honorer sa dette extérieure repose ultimement sur ses performances à l’exportation, car ce sont celles-ci qui génèrent l’entrée de devises étrangères. Or, souligne-t-il, les données historiques du Sénégal révèlent un déséquilibre majeur à ce niveau.
« On a accumulé une dette en monnaie étrangère entre 2011 et 2023, et la capacité d’exportation reste la même. Donc, chaque année, le service de la dette en monnaie étrangère augmente alors que notre niveau d’exportation est plus ou moins le même. Et ce niveau d’exportation ne suffit déjà pas à payer vos importations. Donc cela veut dire que nous empruntons pour payer nos importations nettes -qui dépassent nos exportations-. Et maintenant, nous devons nous endetter encore pour pouvoir payer la dette en monnaie étrangère », explique le spécialiste qui avait alerté depuis 2019 sur cet engrenage fatal de la dette extérieure.
« On n’a pas la capacité objective de payer »
« Juste pour vous donner un chiffre : entre 2011 et 2023, le service de la dette publique extérieure, c’était 7,6 milliards. Maintenant, rien que pour 2024-2028, on va payer le double. Alors qu’on a dégradé notre note, etc. Et on est un pays déficitaire parce que l’argent du pétrole pour l’instant ne bénéficie pas pleinement à l’économie sénégalaise », souligne l’économiste qui lâche sans ambages que notre dette n’a jamais été soutenable. Pire encore, estime-t-il : « on n’a pas la capacité objective de payer ».
Il s’explique : « Parce que comment on peut payer une dette ? Vous devez 100 dollars. Dans votre compte vous avez 2 000 dollars, vous piochez sur les 2 000 et vous payez. Mais si vous n’avez que 50 dollars dans votre compte, vous ne pouvez pas payer 100 dollars, vous devez emprunter. Maintenant, si les partenaires financiers disent ‘on va vous prêter, mais à des taux d’intérêt plus importants (10 %, 15 %)’, vous ne pouvez pas, parce que ça c’est le suicide financier. Et c’est cela la situation actuelle du Sénégal ».
Solution : Sortir du CFA
La conséquence de cette situation extrême, selon Ndongo Samba Sylla, c’est que « les créanciers vont décider de nos politiques économiques. On perd en souveraineté. Ils vont vous dire de vous ajuster, c’est-à-dire l’austérité. L’économie va être déprimée ».
Esquissant des pistes de solution, le spécialiste estime qu’il faut déjà « la transparence ». Et cela commence par : « dire qu’on n’est pas contre l’obligation de payer la dette, mais une dette qui est légale, contractée pour le bénéfice du Sénégal. Mais pas payer les dettes aveuglément ». Il y a également des réformes structurelles à opérer. Et l’une des réformes radicales que le Pr Abdou Aziz Kébé -modérateur du dialogue- ne partage pas, c’est de sortir du CFA. D’après le raisonnement de M. Sylla, « le système CFA crée l’endettement ».
« Vous regardez les pays qui utilisent le CFA : entre 1960 et 2023, ils ont reçu 200 prêts du FMI sur 600 pour tout le continent, du Cap au Caire. Donc ça veut dire que, presque dans le cas du Sénégal, tous les 3 ans nous (les pays qui utilisent le CFA) avons un accord avec le FMI. Donc, ça veut dire que notre modèle économique n’est pas bon et que nous n’avons pas la souveraineté monétaire. C’est un problème structurel qu’il faudra régler en ayant la souveraineté monétaire et de bonnes politiques industrielles », argue-t-il.
Quid de l’Eco dont la gestation peine à arriver à son terme ? « C’est une chimère », martèle-t-il.

