C’est une banale histoire de tontine sur WhatsApp qui s’est retrouvée devant dame Justice. Insultes obscènes, chantage à la sextape, piratage et exposition de photos d’enfants mineurs : la Division spéciale de cybersécurité (DSC) a mis un terme au déballage public opposant Rokhaya Fall dite Rox La Chancelière, Khadidiatou Kébé alias Jessy-cas-4ever et Nafissatou Fall dite Narou Karma. Seneweb revient sur ce dossier où la haine en « Live » s’est fracassée sur la réalité derrière les barreaux.
L’atmosphère était glaciale, lundi dernier, dans les locaux de la DSC. Loin des filtres embellissants de TikTok, du maquillage impeccable et des dizaines de milliers de « followers » en extase devant leurs écrans, trois figures bien connues de la « Tiktokerie » sénégalaise se sont retrouvées face à face. Cette fois, encadrées par les enquêteurs. Il s’agit de Rokhaya Fall, 40 ans, dite Rox, aide-soignante établie en Allemagne ; Khadidiatou Kébé, 45 ans, alias Jessy_cas, responsable en marketing de réseau résidant en Italie ; et Nafissatou Fall, 35 ans, dite Narou, commerçante domiciliée à Ouest-Foire. Les vidéos incriminées remontent à 2023 et 2024.
Pour comprendre l’explosion de violence verbale qui a pollué les réseaux sociaux ces derniers mois, il faut remonter le fil d’un groupe WhatsApp fermé. Initialement créé par Jessica pour organiser des collectes de fonds et des actions d’entraide entre membres de la diaspora, le groupe bascule au cours d’une tontine organisée au profit d’un tiers, un nommé Babacar « Keundeung ». Une divergence sur la gestion des sommes d’argent et l’attribution des cotisations crée une première fissure entre Jessica et Rox. Très vite, les amitiés virtuelles se déchirent. Les disputes privées débordent sur la place publique. Le théâtre des opérations migre alors vers TikTok, où les affrontements par « Lives » interposés deviennent quotidiens, attirant des milliers de spectateurs friands de déballages.
Nafissatou Fall alias Narou Karma, autrefois alliée et proche confidente de Rox La Chancelière, se brouille à son tour avec cette dernière. Le duo d’hier devient un duo d’ennemies jurées. Narou rejoint alors le camp de Jessica, formant un front commun contre Rox La Chancelière.
Chantage, enfants ciblés et faux profils
Au fil des semaines, le conflit franchit toutes les lignes rouges. La guerre des mots cède la place à des attaques d’une violence inouïe, touchant directement les familles et les enfants mineurs des protagonistes. Dans sa plainte déposée devant la DSC, Ibrahima Sarr, l’époux de Jessica, ne décolère pas. Il accuse Rox d’avoir orchestré une campagne d’acharnement visant sa fillette de 2 ans. Selon ses déclarations, des comptes anonymes sous les pseudos « Vonjoloff », « Amdy Moustapha Dieng » et « Le Juge du Désert » ont diffusé des photos de la fillette, affirmant qu’elle était atteinte du VIH/Sida. Toujours dans ses déclarations, Ibrahima Sarr soutient que Rox a repris l’une de ses vidéos qu’il avait transférée au nommé « Vonjoloff », résidant en Allemagne. Poursuivant, il affirme que ce dernier a mené une campagne de diffamation et d’injures pendant plusieurs jours, le présentant comme un trafiquant de drogue et un alcoolique. En outre, un autre individu nommé « Serigne Bada » a lui aussi rejoint cette campagne, laissant penser, selon le plaignant, que Rox serait derrière ces agissements.
Même surenchère du côté de Fatima Sall, la fille aînée de Jessica, âgée de 22 ans, qui voit sa photo, en juillet 2024, affichée lors de Lives nocturnes et associée à des accusations d’immoralité.
Rox est par ailleurs accusée d’avoir exhumé la vie privée d’Alex Thiam, résidant en France, et de lui avoir imputé une relation d’infidélité avec sa rivale.
Face à ces attaques, la réplique ne s’est pas faite attendre. Rox, à son tour, dénonce les injures répétées de Narou Karma et de Jessica, qui auraient pris pour cible ses propres enfants restés en Allemagne, ainsi que son époux. Caricatures humiliantes, montages photo outrageants et menaces de mort se succèdent au rythme des connexions du soir. La plateforme TikTok devient un véritable champ de bataille.
Saisis par une pluie de plaintes croisées, les enquêteurs de la DSC déclenchent la phase technique. Grâce à l’analyse des adresses IP, aux extractions de données téléphoniques et à la traçabilité des comptes TikTok incriminés, la police cerne l’écosystème du conflit. L’enquête révèle l’implication de plusieurs seconds comptes et relais d’opinion sur les réseaux sociaux, dont le nommé Amdy Moustapha Dieng (« Vonjoloff »), soupçonné d’avoir servi de mercenaire digital pour relayer les photos privées et les bordées d’injures, contre rétribution ou incitation.
Profitant du séjour à Dakar de Rokhaya Fall et de Khadidiatou Kébé, venues d’Europe pour régler des affaires personnelles et faire valoir leurs plaintes, la DSC frappe un grand coup. Le 1er septembre 2026, la mesure de garde à vue est notifiée aux trois principales protagonistes.
La commerçante domiciliée à Yoff, Adja Mass Gueye dite Adji Mass, s’est ajoutée à la liste des plaignants. Elle accuse Rox de l’avoir prise pour cible sur les réseaux sociaux par des insultes publiques et un harcèlement répétitif.
L’époux de Narou Karma, Lamine Kébé, s’est également retrouvé au cœur des répliques virtuelles. L’image de ce dernier a été montée, visant à déstabiliser son épouse.
Confrontation, des larmes, des pardons…
Le lendemain de leur placement en garde à vue, une confrontation décisive est organisée dans le bureau de l’officier de police Momar Dimé. Face au déballage de leurs propres transcriptions d’audios et de vidéos saisies dans le cadre de la procédure, la tension cède la place à la détresse.
Prises de remords devant la gravité des faits et l’imminence d’un mandat de dépôt, Rokhaya Fall, Khadidiatou Kébé et Nafissatou Fall se fondent en larmes. Sous la médiation de leurs conseils respectifs, Mes Arona Basse, Takha Cissé et Aliou Sawaré pour la défense de Rox, et Me Alphonse Faye pour Jessica, les trois femmes finissent par se présenter mutuellement leurs excuses.
Les plaintes respectives sont formellement retirées. Mais si le pardon civil est accordé, l’action publique, elle, demeure enclenchée. Les infractions liées à la cybercriminalité et au trouble à l’ordre public ne s’éteignant pas systématiquement avec le simple retrait de plainte, le dossier complet a été transmis au procureur de la République près le TGI de Pikine-Guédiawaye, Saliou Dicko, le 3 septembre 2026.
Elles ont toutes été écrouées le même jour pour être jugées ce mercredi devant le tribunal des flagrants délits.
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