Plus de 100 000 tonnes invendues, des usines à 30 % de leur capacité, des ferrailleurs inquiets pour le prix du kilo. De la collecte à l’aciérie, la filière sénégalaise du fer à béton demande à l’État des mesures d’accompagnement avant qu’il ne soit trop tard.
Le fer à béton ne se vend plus. Les stocks des trois principales usines du pays dépassent 100 000 tonnes. Et la secousse ne s’arrête pas aux portes des aciéries : elle atteint les plus de 19 000 ferrailleurs qui leur fournissent la matière première.
Des usines qui tournent au ralenti
SOMETA, FABRIMETAL et METAL SEN peuvent produire1,1 million de tonnes par an. Le pays en consomme environ 600 000. Pourtant, l’année dernière, les trois usines n’ont vendu que 259 000 tonnes, soit 23,5 % de leur capacité. En 2026, elles devraient en produire335 500, soit
30,5 %.
L’outil n’a rien de précaire : plus de 155 milliards de FCFA investis, plus de 2 500 emplois directs, tous les diamètres du marché fabriqués sur place, un fer certifié par le LNR-BTP selon la norme ECOSTAND de la CEDEAO.
Un écart de 51 000 à 54 000 FCFA la tonne
En cause, les prix du fer importé. Selon l’étude sectorielle de Forvis Mazars(décembre 2025), il revenait en septembre 2025 à environ 433 000 FCFA la tonne, droits et taxes compris, contre près de 485 000 pour le fer local. Avec 61 % de coûts fixes, les usines ne peuvent pas s’aligner : moins elles produisent, plus la tonne coûte cher.
Le contexte mondial n’aide pas. Les exportations chinoises d’acier ont plus que doublé entre 2020 et 2024, de 52 à 117 millions de tonnes, et plusieurs pays ont fermé leurs portes aux surplus. Deux nouvelles unités, soit environ300 000 tonnes de capacité, vont par ailleurs entrer en production au Sénégal.
Les ferrailleurs en première ligne
Collecter, trier, vendre : plus de 19 000 ferrailleurs font vivre la matière première des aciéries locales. Quand le fer à béton ne s’écoule pas, les usines achètent moins de ferraille, et moins cher. C’est ce qui a conduit les industriels à envisager de ramener le kilo de 170 à 150 FCFA. Après l’intervention du ministre de l’Industrie et du Commerce, la baisse a été reportée. Reportée, pas annulée.
Le sort des ferrailleurs et celui des usines sont indissociables. Chaque tonne de fer importé qui prend la place d’une tonne locale est une tonne de ferraille qui n’est pas achetée. Ferrailleurs, salariés des usines, transporteurs, manutentionnaires : près de 25 000 emplois sont en jeu.
Des promesses qui attendent leur application
Par lettre du 16 avril 2026, l’ancien Premier ministre a relevé la valeur de référence du fer à béton à 450 000 FCFA la tonne et demandé que les marchés publics exigent du fer certifié fabriqué au Sénégal pour soutenir l’industrie nationale. Sur le terrain, la valeur transactionnelle continue de prévaloir en douane, et certains chantiers publics écartent encore le fer homologué, malgré l’érection d’une nouvelle norme CEDEAO et l’exigence pour tous les produits de s’y conformer. Ce contrôle qui était valable pour tout fer importé n’est pas effectif malgré une note des Douanes du 5 mars 2025 qui impose cette certification à l’importation.
Ce que demande la filière
La priorité: suspendre les importations de fer à béton pendant au moins douze mois. Les usines passeraient de 30,5 % de taux d’utilisation en 2026 à 42 % en 2028 et créeraient 1 050 emplois, en plus des 2 500 actuels. En échange, les industriels s’engagent sur la qualité, la disponibilité , la stabilité des prix et les délais de livraison.
Ils réclament aussi l’application effective de la valeur de référence, le respect de l’homologation LNR-BTP par tous les maîtres d’ouvrage publics, l’examen d’outils de défense commerciale compatibles avec les engagements communautaires du Sénégal, et un cadre de concertation associant les ferrailleurs, avec un calendrier et un point focal au ministère.
L’État est attendu. Une usine arrêtée ne redémarre pas en quelques semaines ; un réseau de collecte désorganisé ne se reconstitue pas. Pour près de 25 000 travailleurs, le temps est compté.


