La frontière entre la foi et la crédulité a parfois un coût exorbitant. C’est la dure leçon qu’apprend aujourd’hui une communauté religieuse ivoirienne, victime d’une escroquerie financière dont le préjudice est évalué à 655 527 228 FCFA. Le dossier incrimine K. Ph. Bledou, économiste ivoirien de 37 ans, résident aux Almadies, envoyé en prison depuis août 2025 pour faux, usage de faux et escroquerie. L’affaire a été évoquée à l’audience du 30 juillet 2026 devant la chambre de jugement du Pool judiciaire financier, statuant en matière correctionnelle. Le prévenu risque une peine de cinq ans de prison ferme.
Sur les faits
Selon l’enquête menée par la Division des investigations criminelles (DIC), l’histoire a débuté en 2020 à Abidjan. Ayant des soucis de santé, K. Ph. Bledou rencontre le pasteur K. A. R. Ano. Touché par sa détresse, le religieux le recueille, finance ses soins et enchaîne les séances de prière. Le miracle se produit. Quelques mois plus tard, l’homme qui ne pouvait plus marcher se débarrasse de ses béquilles.
Il confie alors au pasteur que ses maux découlaient du stress lié à d’immenses contrats industriels qu’il gérait en France. Pour remercier son bienfaiteur, Bledou lui promet la présidence d’une future société spécialisée dans le traitement des eaux usées, sur le point d’être déployée au Sénégal pour alimenter les grands chantiers de Diamniadio.
L’engrenage des levées de fonds
Arrivé à Dakar aux frais du pasteur pour ficeler le projet, l’homme commence à tisser sa toile. Il prétexte des réunions au sommet, des procédures administratives complexes et des opportunités d’extension dans plusieurs pays de la sous-région.
Pour sécuriser ces soi-disant contrats de plusieurs centaines de milliards, Bledou réclame sans cesse de l’argent pour couvrir les frais de fonctionnement. Le pasteur paie ses billets d’avion, ses nuits d’hôtel de luxe, ses demandes de visa ainsi que les démarches administratives (timbres et enregistrements de contrats s’élevant à 1 % des montants globaux).
Convaincu que les bénéfices serviront à financer des œuvres de charité (soutien aux orphelins, aux veuves et aux familles démunies), le pasteur mobilise ses proches. Une cinquantaine de personnes, notamment des fidèles, des amis et des membres de sa famille, acceptent d’investir. Entre décembre 2020 et mai 2025, grâce à des salaires bloqués pendant plusieurs années, des prêts bancaires, des dettes d’entreprises et la vente de véhicules personnels, plus de 655,5 millions de FCFA sont envoyés par transferts d’argent.
Inquiet de ne voir aucun chantier démarrer, le pasteur finit par exiger des preuves. Pour le rassurer, Bledou lui transmet des documents administratifs et des relevés bancaires. Mais la supercherie ne tarde pas à éclater. L’entreprise « AKAR GROUP » a été enregistrée à partir d’un NINEA retouché. Les relevés bancaires, attribués à SGS et Ecobank, faisant apparaître des soldes confortables, s’avèrent être des falsifications de documents originaux. Les comptes réels étaient, en réalité, déficitaires.
Une arrestation à la frontière et un grand train de vie
Convaincu d’avoir été roulé dans la farine, le conseil du pasteur, le cabinet d’études Guedel Ndiaye et Associés, saisit la DIC. Visé par un mandat d’arrêt et une opposition de sortie du territoire, K. Ph. Bledou est cueilli au poste-frontière de Keur Ayip alors qu’il tentait de fuir. Lors de sa garde à vue, le mis en cause passe aux aveux. Il reconnaît avoir reçu les fonds provenant du pasteur.
K. Ph. Bledou a reconnu avoir trompé K. A. R. Ano en lui présentant un faux projet de traitement des eaux usées. Il a admis avoir obtenu, entre 2020 et 2023, d’importantes sommes d’argent du plaignant en invoquant de faux besoins financiers, prétendant qu’elles étaient destinées au projet ou à un intermédiaire nommé G. Ankounka. Il a déclaré qu’une partie des 655 527 228 FCFA avait été remise à ce dernier sans aucune traçabilité, tandis que le reste avait été utilisé à des fins personnelles. Il a également reconnu avoir falsifié un NINEA et des relevés bancaires pour rassurer le plaignant sur l’existence et la viabilité de l’entreprise AKAR GROUP.
La perquisition effectuée dans son appartement de grand standing aux Almadies, loué à plus d’un million de FCFA par mois, a mis en lumière un train de vie somptueux financé par les fonds de la communauté. Les policiers enquêteurs y ont découvert du mobilier VIP, des écrans géants ainsi que des réservations dans de grands hôtels. Des documents liés à AKAR GROUP ont été saisis.
Lors du procès, le prévenu a reconnu avoir reçu les fonds entre 2020 et 2022 sur la base d’un projet commun. Il a avoué qu’à partir de 2023, il savait que le projet était irréalisable. Malgré tout, il a continué à soutirer de l’argent à la partie civile.
Me Arona Bass, qui estime que les faits sont constants, a réclamé la somme d’un milliard de FCFA pour le compte du plaignant à titre de dommages et intérêts.
Dans ses réquisitions, le procureur de la République financier a requis une peine de cinq ans de prison ferme. À sa suite, Me Famara Faty a plaidé la relaxe à titre principal et, à titre subsidiaire, l’application bienveillante de la loi pénale.
L’affaire a été mise en délibéré au 13 août prochain.



