Pour exploiter l’un des plus grands gisements gaziers d’Afrique de l’Ouest, le Sénégal mise en grande partie sur un modèle de financement endogène. L’une des options est la mobilisation de l’épargne locale à travers des instruments comme les « Patriot Bonds » et l’actionnariat populaire.
À une centaine de kilomètres des côtes sénégalaises, sous les eaux de l’Atlantique, le champ gazier « Yakaar-Teranga » concentre des réserves estimées à 32 trillions de pieds cubes de gaz naturel. Un potentiel « considérable », appelé à jouer un rôle majeur dans l’approvisionnement énergétique du pays au cours des prochaines décennies.
Mais au-delà de l’importance des ressources découvertes, c’est surtout le modèle de financement choisi qui marque une rupture. Il était l’enjeu central du panel sur l’accès au financement tenu, le mercredi 13 mai à Dakar, lors de la deuxième journée de la 23ᵉ édition du Salon international de l’énergie et du pétrole en Afrique (Siepa).
Là où les projets pionniers (Sangomar, Grand Tortue Ahmeyim) restent adossés aux capitaux des majors, c’est-à-dire des multinationales, « Yakaar-Teranga » veut s’affirmer comme le laboratoire d’une « appropriation nationale », adossée au marché financier interne. Babacar Mbengue, directeur de l’exploration et de la promotion de Petrosen, porte cette vision sans ambiguïté.
« Notre stratégie avec Yakaar-Teranga, c’est de faire en sorte qu’une bonne partie de cette richesse créée reste dans le pays. » Pour lui, le gaz n’est pas une fin en soi, mais le levier d’une indépendance énergétique qui changera l’équilibre macroéconomique du Sénégal.
Rompre avec « l’économie extravertie »
Pour un projet de cette envergure, le réflexe aurait été de frapper à la porte de Wall Street ou des banques européennes. Une dépendance que les experts locaux récusent sans détour. « Pourquoi, à chaque fois, avoir des économies extraverties, se faire financer de l’étranger et payer des intérêts élevés à des acteurs étrangers alors que nous avons de l’épargne ? », interpelle Kalidou Diallo, directeur général de Cgf Bourse.
De plus, s’endetter en dollars expose l’État à des risques de change imprévisibles. La stratégie privilégie délibérément le marché financier de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). En levant des fonds en FCfa, le Sénégal s’affranchit des aléas monétaires tout en dopant la profondeur et l’attractivité de la place régionale.
Pour ancrer le projet dans le tissu national, l’État envisage de céder environ 25 % des structures d’exploitation au secteur privé local et aux citoyens. La boussole, c’est le précédent emblématique de la Sonatel, privatisée avec succès il y a trente ans. « L’État a réussi cette phase de transition. Une partie a été cédée à des Sénégalais, une autre aux salariés, une dernière cotée en bourse », rappelle Kalidou Diallo.
L’approche par le capital-risque offre une respiration que la dette classique interdit. « Il n’y a pas de remboursement périodique, on n’est pas pris à la gorge », souligne-t-il. L’investisseur local devient un partenaire qui partage les risques, mais aussi les dividendes, dans une logique résolument « gagnant-gagnant » sur le long terme.
Le patriote bond, comme levier. La panoplie financière s’étoffe d’instruments pensés pour irriguer toute la société. Des « Social Bonds » pourraient ainsi compenser les impacts de l’extraction sur les communautés de pêcheurs et les villages côtiers. Mais le levier le plus symbolique reste le « Patriot Bond ».
En juin 2025, une opération a permis de lever 364 milliards de FCfa sur le marché local pour le compte de l’État. L’ambition est de rééditer ce succès pour le gaz, en mobilisant l’épargne des salariés, des institutions de microfinance et de la diaspora, sur le marché intégré de l’Uemoa. Cependant, la réussite de ce pari repose sur un énorme effort de pédagogie financière.
Il s’agit de convaincre chaque Sénégalais que son argent n’est plus un don, mais un placement productif. Avec des rendements estimés entre 6 et 7 % par an, l’investissement dans « Yakaar-Teranga » devient une alternative crédible à l’épargne dormante.
« Le Sénégalais n’est plus appelé à aider dans le cadre d’une donation, mais à être un acteur du développement de son pays tout en touchant les dividendes de son investissement », martèle Kalidou Diallo. Une conversion collective de l’épargnant en copropriétaire pour la souveraineté énergétique nationale.




