Et si le deal était de faire de Karim un candidat de diversion ?, par Momar Diongue

maxresdefaultJe l’ai déjà écrit dans ces colonnes. J’en ai même fait la démonstration dans une chronique intitulée : « Macky-le-renard, Idy-le-corbeau et le fromage Pds ». Macky Sall, disais-je, est un as de la politique. Lentement mais sûrement, il est en train de réunir les conditions d’une victoire éclatante en 2019 en faisant en sorte de ne pas avoir un challenger qui puisse le mettre réellement en danger.
« A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire », disait Corneille. Mais Macky, lui, n’en a cure. Il n’est pas du genre à cracher sur une victoire à la Pyrrhus. On l’a vu avec son triomphalisme déplacé au référendum du 20 mars. L’essentiel pour lui en 2019 est donc d’empêcher aux principales composantes de l’échiquier politique de présenter une candidature. Le reste ne sera alors qu’un jeu d’enfant, une promenade de santé, une simple formalité.
La grâce accordée à Karim Wade participe de cette stratégie. En le faisant libérer, il compte obtenir du Pds ce qu’il a déjà obtenu de l’Afp de Moustapha Niasse et qu’il est aussi en passe d’obtenir du Ps, une fois qu’il aura installé Ousmane Tanor Dieng à la présidence du Haut Conseil des collectivités locales. Et à ce rythme, ni les « progressistes » ni les socialistes, encore moins les libéraux, ne seront un obstacle à sa réélection.
C’est déjà acquis depuis longtemps du côté de Moustapha Niasse. « La décision que moi, Moustapha Niasse, citoyen sénégalais, j’ai prise, personnellement, le 10 mars 2014, en tirant les conclusions de la réunion du Bureau politique, relève entièrement de ma responsabilité. Nul ne peut la changer : je ne cautionnerai personne, je ne soutiendrai personne, je n’apporterai un appui financier à personne et je ne bénirai personne, car je sais ce qu’est le respect de la parole donnée, le sens de la loyauté et le courage de défendre, vaille que vaille, la vérité », avait déclaré en son temps le leader progressiste.
Ousmane Tanor Dieng est aussi dans les mêmes dispositions. Le patron du Ps, une des trois principales formations de Bennoo Bokk Yakaar avec l’Apr et l’Afp, a même annoncé la couleur en indiquant très clairement que son parti ira aux prochaines législatives sous la bannière de cette coalition. Et donc en alliance avec l’Apr de Macky Sall. « Avec notre position actuelle, il y a deux possibilités qui s’offrent à nous. Soit, nous partons avec la coalition Bennoo Bokk Yaakaar dans la mouvance présidentielle, soit nous partons avec une coalition de l’opposition. Et dans la mesure où nous ne sommes pas des opposants, cette dernière option est impossible», a justifié Tanor au cours d’une réunion d’évaluation du référendum dans le département de Mbour.
C’est donc une certitude : le patron des socialistes ira avec l’Apr jusqu’aux législatives de 2017. Et, sauf tremblement de terre, il en sera ainsi jusqu’à la présidentielle 2019. Car, si Tanor a pu afficher une telle détermination à cheminer avec Macky en étant dépourvu de toute fonction officielle, a fortiori lorsqu’il trônera à la tête du Haut Conseil des collectivités locales par la seule volonté de son allié de Président.
Tout compte fait, Macky n’a donc aucun souci à se faire par rapport à l’Afp et au Parti socialiste. Il ne lui restait donc plus qu’à régler le cas de Karim et du Pds pour entrevoir 2019 avec sérénité. Ce qu’il est en passe de réussir si ce n’est déjà fait.
En accordant sa grâce à Karim Wade et en le faisant libérer dans des conditions qui font accroire que le désormais ex-prisonnier est moins clean que ses défenseurs le prétendaient, Macky Sall a sans conteste réalisé un gros coup. Il a réussi à la fois à se débarrasser de ce dossier très encombrant et à entacher la réputation de Wade fils. Par contre, en acceptant de se faire élargir nuitamment et de se laisser conduire manu militari à l’aéroport pour un vol en jet privé à destination du Quatar, le candidat du Pds a fini par semer le doute sur son innocence. Sa sortie de prison apparaît donc finalement comme un dénuement plutôt qu’un dénouement. Et quand bien même il pourrait ne pas être épargné par les éclaboussures de ce que Idrissa Seck considère à juste titre comme un « deal », Macky Sall en est pour l’heure le grand gagnant. Karim Wade, en revanche, n’a obtenu que le contraire de ce qu’il voulait. Pas d’amnistie ni de sortie triomphale de prison. Au contraire, il risque de trainer comme un boulet l’opacité qui a entouré sa libération avec deux cas de figure possibles.
Premier cas de figure : A supposer que sa candidature soit confirmée par le Pds et validée par le Conseil constitutionnel, elle n’en sera pas moins entachée par le flou de sa libération. D’autant que les soupçons de prévarication ne pardonnent jamais comme on l’a vu avec Idrissa Seck. Le président de « Rewmi » a beau être un parfait rhéteur, il ne s’est pas relevé jusque-là de ses déboires judiciaires sous Wade et, surtout, du prétendu « protocole de Rebeuss ». Or, le deal étant beaucoup plus manifeste dans le dossier Karim Wade, on peut craindre qu’il soit rédhibitoire pour le candidat du Pds.
Deuxième cas de figure : Et si Karim Wade lui-même avait accepté de faire le deuil de son ambition présidentielle en contrepartie de la grâce accordée par Macky Sall ? L’hypothèse est loin d’être saugrenue vu qu’il n’avait vraiment pas le choix. Ou bien, il refusait le pardon de Macky Sall et serait alors resté en prison jusqu’au 17 avril 2019. Soit deux mois après l’élection présidentielle qu’il ne suivrait alors que du fond de sa cellule. Ou alors, il acceptait la grâce présidentielle avec la forte probabilité que sa candidature soit invalidée. Et c’est plutôt ce cas de figure-là qui risque de se réaliser si l’on en juge par les propos pleins de sous-entendus du Garde des sceaux.
« Je ne dis pas que Karim Wade ne pourra pas se présenter à une élection présidentielle. Mais pour être candidat, il faut jouir d’un Casier judiciaire vierge. A l’inverse de la grâce présidentielle obtenue, toutes les sanctions prononcées contre Karim Wade restent et demeurent”, a fait remarquer Sidiki Kaba. Et d’ajouter : « Au moment opportun, le Conseil Constitutionnel jugera de l’opportunité ou non de la candidature de Karim Wade. Je ne peux pas rentrer dans les détails ».
Le ministre de la Justice a beau être laconique sur le sujet, ses propos en disent long sur le sort qui pourrait être réservé à la candidature de Wade fils. Son collègue de la Bonne gouvernance ira même plus loin en évoquant le mode opératoire qui pourrait être utilisé pour faire invalider la candidature de Karim Wade. « Une fois que Karim Wade aura déposé sa candidature, on peut envisager qu’un des candidats introduise une requête pour la faire invalider auprès du Conseil constitutionnel qui statuera sur la base de son casier judiciaire », a laissé entendre Abdou Latif Coulibaly sur la Rfm.
Or, même si le juge de la Crei n’avait pas visé les droits civils et politiques de Karim Wade, la grâce accordée par Macky Sall n’efface pas non plus la condamnation prononcée à son encontre. Conséquence : son casier judiciaire ne sera pas vierge comme l’exige la loi de tout candidat à l’élection présidentielle. Comment alors le candidat du Pds pourrait-il ne pas être recalé comme le laissent entrevoir les propos de Sidiki Kaba et d’Abdou Latif Coulibaly ?
L’on comprend en tout cas l’amertume qui suinte des propos de Wade dont l’enthousiasme suite à la sortie de prison de Karim a été vite douché par ce gros nuage qui plane sur sa candidature. On comprend aussi la position du porte-parole du Pds qui rappelle constamment qu’il appartient au juge de décider qui peut être candidat ou pas. « Ce n’est pas au ministre de la Justice de valider ou d’invalider une candidature », répète a l’envi Babacar Gaye.
Wade et Babacar Gaye ont-ils compris que le piège a fini de se refermer sur la candidature de Karim avec cette grâce accordée par Macky Sall ? Tout porte à le croire d’autant que ceux qui étaient au centre des tractations pour sa sortie de prison ne semblent guère eux se préoccuper de sa candidature ou non à la prochaine présidentielle. Il s’y ajoute que Madické Niang et Samuel Sarr, puisque c’est d’eux qu’il s’agit, figurent en bonne place sur la liste des 25 dignitaires de l’ancien régime susceptibles de poursuites devant la Crei.
Auraient-ils accepté toutes les conditions de Macky Sall, y compris l’invalidation plus que probable de la candidature de Karim Wade, en sachant parfaitement que sa libération ouvrirait aussi la voie à la fermeture de leurs propres dossiers ? Karim Wade lui-même ‘n’en avait-il pas assez de la prison au point d’accepter le pardon de Macky Sall en connaissance de cause ?
En tout cas, les libéraux qui croient encore à sa candidature peuvent toujours rêver. Mais attention à ce que ça ne soit qu’une candidature de diversion !

Momar Diongue (dakarmatin.com)

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