Après plus de trois décennies aux Nations unies et à la Fifa, Fatma Samoura poursuit son engagement pour le sport africain. Membre du conseil consultatif d’African collaboration group (Acg), elle défend une nouvelle vision : faire du sport un véritable secteur économique, créateur d’emplois, d’investissements et d’opportunités. À travers le concept Victory District, elle veut transformer les infrastructures sportives en moteurs de croissance pour le continent.
Qu’est-ce qui vous a convaincue de rejoindre le conseil consultatif d’African collaboration group (Acg) et en quoi le concept Victory district diffère-t-il des grandes infrastructures sportives classiques ?
Ce qui m’a convaincue, c’est d’abord la vision : ne plus considérer le sport uniquement comme une activité ou une dépense, mais comme un véritable secteur économique capable de créer de la valeur, des emplois et des opportunités. Après plus de trois décennies aux Nations unies, puis dans le monde du football, j’ai pu constater que l’Afrique ne manque ni de talents, ni de passion, ni d’ambition. Ce qui lui fait encore défaut, c’est un écosystème d’infrastructures et de services permettant de transformer ce potentiel en activité économique durable.
Le concept Victory district m’intéresse précisément pour cette raison. Il ne s’agit pas simplement de construire un stade supplémentaire, mais de créer un écosystème qui fonctionne 365 jours par an : sport, hôtellerie, commerce, conférences, divertissement, formation, bureaux et logements. L’idée est de faire de l’infrastructure sportive le point d’ancrage d’une véritable économie locale. En résumé : un stade est une infrastructure ; un district peut devenir une économie.
Quel sera concrètement votre rôle au sein du conseil consultatif d’Acg ?
Mon rôle est avant tout stratégique et non exécutif. Je ne serai pas dans la gestion quotidienne des opérations d’Acg. Je serai là pour conseiller, poser les bonnes questions et mettre mon expérience au service d’une vision ambitieuse, réaliste et durable. Mon parcours aux Nations unies et à la Fifa m’a appris à travailler à l’intersection des gouvernements, des fédérations sportives, des institutions internationales et du secteur privé. Je peux donc contribuer à mieux comprendre les attentes de ces différentes parties prenantes et à faire en sorte que les projets soient structurés selon des standards capables de rassurer les investisseurs et les institutions financières.
Acg parle d’écosystèmes « bancables ». Comment convaincre les investisseurs de miser sur le sport africain ?
Il ne faut pas demander aux investisseurs de « croire » au sport africain. Il faut leur présenter des projets qu’ils peuvent comprendre, évaluer et financer. Les capitaux existent. Le véritable défi est de disposer de projets suffisamment structurés, avec un modèle économique clair, une gouvernance solide et une bonne maîtrise des risques.
Un Victory district ne repose pas uniquement sur les recettes des compétitions sportives. Il diversifie ses revenus grâce à l’hôtellerie, au commerce, aux conférences, au divertissement, au résidentiel et à d’autres activités permettant de fonctionner toute l’année. C’est cette diversification qui peut transformer une infrastructure sportive en actif économique et financier.
Quels bénéfices ces projets peuvent-ils apporter aux économies locales ?
L’impact économique est l’un des aspects qui m’intéressent le plus. Un projet de cette ampleur crée des emplois pendant la construction, puis des emplois permanents dans l’hôtellerie, la restauration, le commerce, la sécurité, la maintenance, l’évènementiel, les sciences du sport, les médias et l’administration.
Mais je pense surtout à la jeunesse. Une infrastructure de cette nature peut devenir un lieu de formation et d’apprentissage, avec des académies, des centres de sciences du sport et des parcours professionnels qui vont bien au-delà du métier d’athlète. Elle peut également contribuer au tourisme en attirant des compétitions internationales, des concerts, des conférences et d’autres grands évènements.
L’Afrique peut-elle passer du rôle de spectateur à celui d’acteur dans l’organisation des grands évènements sportifs ?
Oui, absolument. L’Afrique n’a jamais manqué de talents ou de passion pour le sport. Ce qui lui a souvent manqué, ce sont les infrastructures capables d’accueillir régulièrement des compétitions internationales dans de bonnes conditions.
Je crois profondément que l’Afrique doit passer du rôle de spectateur à celui d’organisateur et de propriétaire de son propre agenda sportif. Le fait que le Maroc accueille la Coupe du Monde Fifa 2030 montre que nous pouvons organiser des évènements au plus haut niveau. L’enjeu est maintenant de multiplier cette capacité à travers le continent afin que davantage de pays puissent accueillir, produire et tirer des bénéfices économiques des grands rendez-vous sportifs.
Après plus de trois décennies entre l’Onu et la Fifa, qu’est-ce qui vous pousse encore à vous engager dans de nouveaux projets pour le sport africain ?
Je considère que le travail n’est pas terminé. Je pourrais choisir de rester dans une position d’observatrice après les responsabilités que j’ai exercées aux Nations unies et à la Fifa, mais ce n’est pas dans ma nature. Au fil de mon parcours, j’ai surtout retenu une chose : les solutions les plus durables pour l’Afrique doivent être pensées avec les Africains, à partir de nos réalités et de nos priorités, et non simplement importées de l’extérieur. C’est ce qui me parle dans Acg. Il s’agit d’une initiative portée par une vision africaine, avec l’ambition de respecter les standards internationaux nécessaires pour attirer les financements et les partenaires dont ces projets ont besoin.
Pouvez-vous résumer en une phrase votre ambition pour le sport africain dans les dix prochaines années ?
Je voudrais voir le sport africain passer définitivement d’un centre de coût à un secteur économique à part entière, capable de créer des emplois, de générer des revenus, de former notre jeunesse et de contribuer au développement de nos territoires.
En tant que Sénégalaise, seriez-vous favorable à l’accueil d’un Victory district dans le pays ?
Je serais naturellement très fière de voir mon pays accueillir un Victory district. Le Sénégal possède de nombreux atouts : une culture sportive profondément ancrée, une jeunesse passionnée, une position géographique stratégique en Afrique de l’Ouest et une volonté déjà démontrée d’investir dans les infrastructures et les grands évènements sportifs. S’agissant d’éventuelles discussions avec les autorités sénégalaises, je préfère rester prudente et ne pas commenter des échanges qui relèvent encore de la confidentialité. Ce que je peux dire, c’est que le Sénégal présente indéniablement plusieurs des caractéristiques nécessaires à la réussite d’un tel projet.
Le Sénégal a déjà investi dans de grandes infrastructures sportives, notamment le Stade Abdoulaye Wade et Dakar Arena. Comment un tel projet pourrait-il compléter ces investissements ?
Le Sénégal a déjà réalisé des investissements importants avec le Stade Abdoulaye Wade et Dakar Arena. Ces infrastructures constituent des fondations solides. L’enjeu n’est donc pas de remplacer ce qui existe, mais de réfléchir à la manière de mieux l’intégrer dans une économie du sport qui fonctionne toute l’année.
Le modèle Victory district peut justement compléter ces investissements en créant autour des infrastructures sportives un écosystème associant hôtellerie, commerce, formation, restauration, divertissement et évènements. L’objectif est de maximiser leur utilisation, leur attractivité et, à terme, leur capacité à générer des revenus et des emplois.
Quel regard portez-vous sur la politique sportive actuelle du Sénégal et sa capacité à structurer une véritable économie du sport ?
Le Sénégal a clairement démontré une ambition sportive forte, aussi bien par ses infrastructures que par sa capacité à organiser de grands rendez-vous. Les Jeux olympiques de la jeunesse de “Dakar 2026” constituent, à cet égard, une étape historique et une formidable opportunité. La prochaine étape, selon moi, est de transformer cette ambition sportive en une véritable économie du sport. Il faut réfléchir à toute la chaîne de valeur : infrastructures, évènements, formation, tourisme, médias, technologie, entrepreneuriat et emploi. Le Sénégal a déjà plusieurs des fondations nécessaires. Il faut maintenant construire l’économie autour de ces fondations.
Le sport est encore souvent perçu comme une dépense publique plutôt que comme un secteur économique. Comment faire évoluer ce regard ?
Il faut changer de paradigme. Lorsqu’un stade est conçu comme une infrastructure isolée, financée par l’argent public et utilisée seulement quelques jours par an, il est normal qu’il soit perçu comme une dépense.
La logique est différente lorsque l’infrastructure sportive devient l’ancre d’un écosystème capable de générer des revenus, d’attirer des investissements privés, de créer des emplois et de soutenir le tourisme. Dans ce cas, le sport devient un secteur économique productif.
Il ne faut surtout pas essayer de convaincre les décideurs uniquement par des discours. Il faut leur présenter des projets concrets, bien structurés, transparents et financièrement crédibles. Les résultats parleront alors d’eux-mêmes.



