Il y a des dates qui ne meurent jamais. Des dates qui ressurgissent chaque année, intactes, comme si le temps n’avait pas eu prise sur elles. Le 31 mai 2002 est l’une de celles-là. Ce jour-là, dans un stade de Séoul bondé et incrédule, un pays a fait vaciller l’une des plus grandes équipes de football de la planète. Ce jour-là, le Sénégal disputait son tout premier match de Coupe du monde et il l’a gagné face à la meilleure équipe du monde, la France, championne du monde et d’Europe en titre.
Vingt-quatre ans plus tard, ce dimanche 31 mai 2026, l’histoire s’offre un luxe qu’elle se permet rarement : elle se répète. Les Lions ouvriront leur Coupe du monde 2026 face aux Bleus, le 16 juin prochain au MetLife Stadium de New York. Même adversaire, même enjeu, cadre différent, mais frissons identiques. Néanmoins, cette année, le Sénégal arrive avec un costume totalement différent ; celui d’outsider de la compétition.
Séoul, 31 mai 2002 : le tremblement de terre
Pour bien comprendre ce que représente cette date, il faut se replonger dans le contexte de l’époque. La France de 2002, c’est l’équipe la plus titrée de la planète. Championne du monde en 1998 sur ses propres terres, championne d’Europe en 2000. Une galaxie de joueurs : Barthez dans les buts, Henry, Trézéguet, Pirès en attaque, Vieira, Makélélé au milieu. La sélection française apparaissait comme la grande favorite de la compétition. Et, en prime, un certain Zinédine Zidane, absent ce soir-là, blessé une semaine plus tôt lors d’un match amical contre la Corée.
En face, un petit pays de football dont le palmarès se limitait à un statut récent de vice-champion d’Afrique. La plus faible équipe classée 32e sur 32 participants. Des joueurs pour la plupart inconnus du grand public. Bruno Metsu, leur sélectionneur français, avait préparé ce match avec soin. Mais personne, vraiment personne, ne pariait sur une victoire sénégalaise.
À la 30e minute, El Hadji Diouf déborde sur le flanc gauche, centre en retrait, pour Pape Bouba Diop qui reprend, mais son tir est contré. Le ballon revient sur le milieu de terrain qui met le ballon au fond des filets. En deux temps, le colosse sénégalais trompe Fabien Barthez. Ce qui suit est entré dans la légende. Pape Bouba Diop court vers le poteau de corner, maillot en main, et entame une danse rituelle devenue icône. Ses coéquipiers le rejoignent. Ferdinand Coly, qui jouait ce soir-là, l’a raconté bien plus tard : c’était complètement improvisé, personne n’avait rien prévu comme célébration. Bouba, le mec si posé, si calme, qui fête ça de cette façon, il était tellement heureux.
La France poussera, attaquera, s’énervera. Le score ne bougera plus. Le Sénégal entre dans l’histoire.
Au-delà du sport : un symbole qui dépasse le rectangle vert
Ce match avait une dimension qui dépassait largement le football. Le Sénégal, colonisé par la France jusqu’en 1960, venait de remporter son tout premier match de Coupe du monde face à son ancienne puissance coloniale. Dans les rues de Dakar, dans les diasporas de Paris ou Lyon, l’explosion de joie fut indescriptible. Un peuple entier avait, l’espace d’un soir, dominé l’ancienne métropole sur la plus grande scène sportive du monde.
Et la suite fut à la hauteur. Le Sénégal termina premier de son groupe, battit la Suède en huitièmes de finale, avant de s’incliner en quarts contre la Turquie en prolongation. Un parcours extraordinaire pour une première participation. Pape Bouba Diop termina meilleur buteur sénégalais du tournoi avec trois réalisations, demeurant à ce jour le meilleur réalisateur sénégalais en Coupe du monde. Il est décédé en novembre 2020 à 42 ans, après une longue maladie. Mais son maillot posé sur la pelouse de Séoul, et cette danse collective autour, appartient désormais au patrimoine du football mondial.

16 juin 2026 : la revanche, ou la confirmation
Vingt-quatre ans après Séoul, le tirage au sort a joué à l’historien. France et Sénégal se retrouvent dans le même groupe aux côtés de la Norvège et de l’Irak. Leur premier match est programmé le 16 juin 2026 au MetLife Stadium, à East Rutherford. Soit l’entrée en lice de chacune des deux équipes dans ce Mondial.
Le contexte a changé, certes. La France aborde ce Mondial comme favorite, mais le Sénégal n’est plus le petit poucet d’antan. Les Lions cherchent à bousculer la hiérarchie dans un groupe I qui comprend aussi la Norvège et l’Irak. Les cadres habituels : Édouard Mendy, Kalidou Koulibaly, Idrissa Gana Gueye, Sadio Mané font partie de la présélection annoncée par Pape Thiaw. Une génération qui a remporté les CAN 2021 et 2025 et connaît parfaitement les exigences du très haut niveau.
Il y aura, bien sûr, les fantômes de 2002 dans les têtes des deux camps. Pour les Bleus, c’est une blessure jamais tout à fait refermée puisque cette défaite avait précipité leur élimination dès le premier tour. Pour les Lions, c’est un récit fondateur, presque une responsabilité transmise de génération en génération.
La coïncidence qui n’en est peut-être pas une
Ce dimanche 31 mai 2026, le Sénégal dispute un match amical contre les États-Unis pour peaufiner sa préparation. Dans seize jours, ce sera contre la France, à New York.
L’histoire du football aime les symboles. Elle en fabrique parfois qui donnent le vertige. Que le Sénégal tombe dans le même groupe que la France exactement 24 ans après Séoul, pour le premier match des deux équipes dans le tournoi, relève d’une symétrie que même un romancier n’aurait pas osé inventer.
Ce 31 mai, une date anniversaire. Dans seize jours, peut-être une nouvelle page. Les maillots sont posés. La danse peut recommencer : qui sera le Pape Bouba Diop de 2026 ? Réponse dans 16 jours seulement.
le soleil



