Vingt-quatre ans après le naufrage du navire «Le Joola», le peuple sénégalais honore aujourd’hui la mémoire des disparus dans la prière, la dignité et le recueillement. Avec un bilan effroyable de 1.863 victimes pour seulement 64 rescapés, cette catastrophe demeure l’une des plus sombres tragédies maritimes de l’histoire moderne. Retour, à travers les archives du journal «Le Soleil», sur ce drame d’une ampleur inédite qui plongea toute une nation dans la tristesse et la désolation.
26 septembre 2002-26 septembre 2026. Voilà 24 ans qu’au large des côtes gambiennes, dans une nuit d’orage, le plus grand navire de la flotte sénégalaise disparaissait. Ce jour de ténèbres, le ferry «Le Joola» sombré dans les abîmes de l’océan, emportant avec lui corps et biens. La tragédie a plongé le Sénégal tout entier dans la stupeur et le deuil.
Le bilan de ce décompte macabre est effroyable : 1 863 victimes. Parmi elles figuraient de nombreuses femmes, des enfants, des élèves et étudiants en vacances, ainsi que des militaires en permission. Seule mince consolation face à cette épreuve nationale : 64 rescapés, qui ne doivent leur salut qu’à la chance et au courage de quelques piroguiers de passage. Immobilisé pendant de longs mois pour réparations, le navire venait tout juste de reprendre ses liaisons.
L’annonce de la catastrophe s’est propagée comme une onde de choc, soulevant une vague d’angoisse grandissante. Au fil des heures et à mesure que filtraient les premières informations, la crainte de voir les passagers engloutis par l’Atlantique est devenue une amère certitude. Le drame se dessinait ; le désastre s’est confirmé.
Si les premières hypothèses ont évoqué des conditions météorologiques défavorables, la tragédie a surtout mis en lumière de graves défaillances humaines. En premier lieu, une surcharge : la capacité d’accueil du navire, conçue pour environ 500 passagers, avait été largement dépassée.
L’ampleur dramatique du bilan du Joola, qui en fait l’une des plus sombres tragédies maritimes des temps modernes, s’explique en grande partie par d’inacceptables retards dans l’organisation des secours. Alors que le naufrage est survenu vers 23 heures, dans la nuit du 26 septembre 2002, la Marine nationale n’en a été informée qu’à 7 heures le lendemain matin. Ce décalage de huit heures témoignait d’un manque criant de coordination, l’alerte ayant finalement été donnée par un armateur privé.
Des fautes partagées
Dépassée par la situation, la Marine nationale n’a déployé sa première unité qu’à 10 heures. Arrivés sur les lieux à 18 heures seulement, les secouristes se sont heurtés à la nuit tombante et au silence effrayant d’une épave où aucun signe de vie ne subsistait.
Pourtant, durant toute la journée, des survivants piégés sous la coque retournée avaient frappé contre le métal pour répondre aux pêcheurs venus spontanément à leur aide. Ces retards ont été qualifiés de «négligences graves ». Les rapports d’enquête commandités ont mis en évidence des «fautes partagées».
En conséquence, les ministres Youba Sambou (Forces armées) et Youssoupha Sakho (Transports) ont démissionné pour « ne pas gêner le déroulement de l’enquête ». Dans ses conclusions, la commission d’enquête a souligné de nombreuses « irrégularités à tous les niveaux de la gestion » du navire : surcharge chronique de passagers, défaut d’arrimage des marchandises, non-respect répété des normes de sécurité et méconnaissance, par l’équipage, des règles élémentaires de stabilité du bâtiment.
D’après le rapport consulté par le quotidien «Le Soleil» à l’époque, aucun service impliqué dans la gestion du navire n’a été épargné. L’équipage a été directement mis en cause pour sa « non-maîtrise du bord ». La commission a également mis au jour des responsabilités indirectes et plus anciennes, n’épargnant ni le constructeur, ni les autorités politiques, ni la direction de la Marine marchande.
Plus de deux décennies plus tard, «Le Joola» demeure une blessure ouverte, dont les séquelles restent à jamais gravées dans la mémoire collective. Soutien aux familles des victimes. Un an après le drame, lors d’une audience accordée à l’Association nationale des familles des victimes, le chef de l’État d’alors, Me Abdoulaye Wade, a annoncé le rehaussement à 20 milliards de Fcfa du fonds de soutien destiné aux ayants droit.
Cette décision, unanimement saluée par l’association, a été accueillie avec soulagement. Sur le plan individuel, ce geste de la Présidence représentait le double des montants initialement envisagés. L’indemnisation financière directe a ainsi été fixée à 10 millions de Fcfa par victime pour les familles ayant accepté d’éteindre le préjudice civil par cette transaction.
Néanmoins, certains collectifs de victimes ont vivement contesté cette démarche, exigeant au préalable la tenue d’un procès afin d’établir clairement la vérité et les responsabilités judiciaires. Parallèlement, le président Wade s’était engagé dès 2002 à assurer la prise en charge intégrale de tous les orphelins mineurs du Joola. Si une loi érigeant ces enfants en « pupilles de la Nation » a bien été adoptée en 2006, son décret d’application en a restreint le bénéfice aux seuls enfants mineurs au moment exact du naufrage, en 2002.
Renflouement de l’épave : l’administratrice du Mémorial du bateau «Le Joola» appelle à la prudence
Au cours d’un entretien accordé au Soleil, l’administratrice du Mémorial du bateau «Le Joola», Sokhna Gaye Fall, est revenue sur la présence des deux hélices du navire, désormais exposées au Mémorial, alors que les familles de victimes continuent d’exiger le renflouement du bateau.
Pour la responsable, cette question complexe exige plusieurs préalables. Sur le plan humain, explique-t-elle, le renflouement touche à des « enjeux psychologiques et socioanthropologiques majeurs », sur lesquels les études menées ont apporté des éclairages cruciaux.
Sur le plan technique, une telle opération, ajoute-t-elle, soulève de nombreuses interrogations : la reconnaissance préalable de l’épave, le déploiement de moyens matériels adaptés, ainsi que la conservation de la structure (préventive, curative et de veille), afin de parer au risque de corrosion rapide du métal une fois extrait de l’eau.
À cela s’ajoute la nécessité de déterminer le lieu d’accueil définitif de l’épave et l’organisme chargé de sa gestion. Mme Fall précise, à ce propos, que les autorités prendront la décision la plus adéquate, en étroite concertation avec les familles.
« C’est un sujet qu’il convient d’aborder avec prudence, en s’appuyant sur des réflexions et des études approfondies », souligne-t-elle. Si certains soutiennent que le renflouement permettrait d’apaiser la souffrance des proches, cette idée ne fait pas l’unanimité.
«On n’oublie jamais la perte d’un être cher. Avec le temps, on réapprend seulement à vivre avec. À force d’épreuves, chacun finit par trouver la juste attitude envers l’autre. L’oubli n’existe pas, et le chemin de la guérison reste difficile», rappelle l’Administratrice.
« En tant que croyants, nous ne prions pas pour oublier, mais pour que Dieu nous donne la force d’endurer et de trouver l’apaisement », ajoute-t-elle. Selon Sokhna Gaye Fall, si une partie des familles estime que faire remonter l’épave peut « soulager » leur douleur, d’autres restent sceptiques, convaincues qu’exhumer un navire immergé depuis plus de deux décennies ne saurait réparer la blessure du deuil. « C’est une question complexe qui exige une profonde réflexion », conclut-elle.





