Ils ne disent pas toujours qu’ils vont mal. Ils disent qu’ils sont fatigués. Fatigués d’être forts, de tenir, de ne jamais flancher. Au Sénégal, la souffrance mentale des hommes se vit souvent en silence, masquée par la colère, l’alcool ou le mutisme. Fondatrice de « Wéeruway Center », structure dédiée à la santé mentale non médicale au Sénégal, Mame Fatou Diop, diplômée en sciences politiques et en relations internationales, met des mots sur ces détresses invisibles et interroge une société qui exige la virilité sans offrir d’espace à la vulnérabilité.
Mme Diop, comment définirez-vous la santé mentale ?
La santé mentale, ce n’est pas seulement l’absence de troubles psychiques. C’est un état d’équilibre intérieur qui permet à une personne de penser, de ressentir, de travailler, d’aimer et de faire face aux difficultés de la vie de manière relativement harmonieuse. Elle englobe le bien-être émotionnel, psychologique, relationnel et social.
Et qu’est-ce qui la différencie de la maladie mentale ?
Quant à la maladie mentale, elle, renvoie à des troubles identifiés, parfois sévères, qui altèrent durablement le fonctionnement de la personne et nécessitent une prise en charge spécifique. On peut donc ne pas être atteint d’une maladie mentale et pourtant aller très mal psychiquement. Cette nuance est essentielle, car beaucoup souffrent sans jamais se reconnaître comme « malades ».
Dans une société où la virilité impose le silence et l’endurance, comment expliquez-vous que la souffrance mentale des hommes reste encore largement invisible, malgré l’ampleur des drames silencieux que vous observez sur le terrain ?
La souffrance mentale des hommes est rendue invisible parce que, très tôt, on leur apprend que montrer leurs émotions est une faiblesse. Pleurer, demander de l’aide, dire « je n’y arrive plus » va à l’encontre des normes de virilité valorisées : être fort, endurant, protecteur, pourvoyeur.
Résultat : les hommes intériorisent leur douleur, la normalisent, la taisent… jusqu’à ce qu’elle explose ou qu’elle les consume de l’intérieur. Ce silence n’est pas un manque de souffrance, c’est une souffrance interdite d’expression.
Au Wéeruway Center, constatez-vous que les hommes arrivent en consultation à un stade plus avancé de détresse que les femmes ?
Oui, très clairement. Les hommes consultent souvent tard, lorsque les mécanismes de compensation ne tiennent plus. Ils arrivent épuisés, parfois après une rupture, un échec professionnel, une perte de statut ou un conflit majeur.
Quels signes spécifiques trahissent cette souffrance masculine longtemps refoulée ?
La souffrance masculine se manifeste rarement par des mots au départ. Elle se trahit par une irritabilité constante, des conduites addictives, des troubles du sommeil, une colère mal contenue, un retrait émotionnel ou une perte totale de sens. Derrière ces symptômes, on retrouve souvent une grande solitude et une honte profonde de ne plus se sentir « à la hauteur ».
Durant notre enquête, beaucoup d’hommes disent ne pas « vouloir mourir », mais simplement « arrêter d’être fatigués d’être forts ». Comment interprétez-vous cette parole, et que révèle-t-elle de la manière dont la société sénégalaise traite la vulnérabilité masculine ?
Cette phrase est extrêmement révélatrice. Elle dit que ce n’est pas la vie qui est rejetée, mais le rôle imposé. Être fort en permanence, sans espace pour déposer sa fatigue émotionnelle, devient un fardeau insoutenable. Cela révèle une société qui valorise la performance masculine, mais néglige l’humain derrière le rôle. La vulnérabilité masculine n’est pas accueillie, elle est souvent moquée, minimisée ou perçue comme un danger pour l’ordre social. Or, un homme épuisé émotionnellement n’est pas faible : il est humain.
Le chômage, la pression économique et l’échec social reviennent constamment dans les parcours des patients masculins. Peut-on dire que la santé mentale des hommes est aujourd’hui un révélateur de fractures sociales plus profondes ?
Absolument ! La santé mentale des hommes agit comme un révélateur brutal des inégalités et des tensions sociales. Quand la valeur d’un homme est essentiellement mesurée à sa capacité à subvenir aux besoins des siens, la précarité devient une attaque directe contre son identité. Le mal-être psychique n’est alors pas seulement individuel, il est le symptôme d’un système qui met une pression énorme sur les hommes sans leur offrir de filet de sécurité émotionnel ou social.
La détresse psychique masculine s’exprime souvent par l’alcool, la colère, le mutisme ou la violence plutôt que par des mots. Comment adapter les dispositifs de prise en charge à ces formes détournées de la souffrance ?
Il faut d’abord changer notre regard, ces comportements ne sont pas que des problèmes à corriger, ce sont souvent des langages de la souffrance. Les dispositifs doivent être plus accessibles, moins stigmatisants, et parfois moins verbaux au départ. Passer par des espaces de parole sécurisés, des approches communautaires, le sport, l’art ou des consultations qui respectent le rythme de l’homme est essentiel. Il faut aller vers eux et non attendre qu’ils franchissent seuls la porte du soin.
Si vous aviez un message à adresser directement aux hommes qui souffrent en silence et hésitent encore à consulter, que leur diriez-vous pour briser cette barrière culturelle qui les maintient seuls face à leur mal-être ?
Je leur dirais que demander de l’aide n’enlève rien à votre dignité, au contraire. Parler de ce qui fait mal ne vous rend pas moins homme, cela vous rend plus vivant. Vous avez le droit d’être fatigués, le droit de douter, le droit de ne pas porter seuls le poids du monde. Se faire accompagner, ce n’est pas abandonner la lutte, c’est choisir de survivre autrement que dans le silence. La santé mentale n’a pas de prix, en préservant la vôtre, vous préservez aussi celle de votre entourage : votre conjointe, vos enfants, etc.




